Bon, elle n’allait pas me la faire à l’envers, cette fois ci.

Je lève les yeux, elle me toise, goguenarde.

« Alors, on en fait encore une ? Celui qui perd commence, je t’en prie »

Je baisse les yeux sur les 12 cartes, dont le dos identique, deux épées croisées sur un bouclier, m’est tristement familier. Le jeu est simple, il suffit pour gagner de trouver les 3 cartes vertes ou les 3 cartes rouges.

Je sélectionne ma première carte, en bas à droite. C’est un Compagnon. Ça fait une verte sur trois, bon premier tour. Je souris, avant de reprendre une expression neutre. Mais évidemment, elle l’a remarqué…

« J’annonce un Compagnon ». J’essaye de faire trembler un peu ma voix mais elle n’est pas dupe.

« Très bien, je te crois ».

Je rejoue donc. Je repose la carte face cachée et regarde celle à sa gauche. Une Paysanne. Damnation, pas de pouvoir… Je repose la carte sans rien dire.

Elle se penche sur la table, pioche une carte, m’annonce un Moine. Ça l’arrange bien ça, elle va pouvoir retourner face visible une des cartes que j’ai vues. J’hésite, mais n’ose pas la contredire, perdre le seul joker que j’ai dès son premier tour ne me tente pas. « Je te crois ».

Elle repose sa carte face cachée et retourne face visible la Paysanne. Une moue de déception vient parer son joli visage. Ah, j’ai vraiment un bon début. Je regarde une nouvelle carte, et l’Embobineur me fixe l’air mauvais. Enfer, obligé de mentir et d’annoncer un autre rôle. Je parviens à ne pas sourire, laisse passer un instant, et annonce : « Un Compagnon »

« Oooooh, comme c’est pratique », s’exclame-t-elle de sa voix la plus ironique. « Quel heureux hasard d’avoir pioché les deux Compagnons sur les 3 cartes que tu as vues ». Je me maudis intérieurement. Effectivement, c’était cupide, le Compagnon est la carte la plus utile, vu qu’elle offre un nouveau tour. J’aurais dû annoncer la Sorcière ou un Adjoint, moins utile. Évidemment, sa remarque n’est pas gratuite, elle lit mon expression déconfite sur mon visage.

« Je ne te crois pas ».

Je retourne l’Embobineur et perds mon joker. Si je perds encore, c’est perdu pour de bon.

C’est son tour. Elle hésite à regarder la première carte que j’ai consultée. Elle s’en saisit, m’annonce un Compagnon, force m’est d’acquiescer. Je fulmine. Elle s’empare donc d’une nouvelle carte, m’annonce la Sorcière. How convenient, comme diraient les anglais. Un signe de tête lui indique mon accord. Elle consulte une autre carte puis les mélange toutes les deux et les repose face cachée. Elle a joliment rattrapé son retard. Sur les douze cartes, elle en connait 6.

Je m’empare d’une autre carte qu’aucun de nous ne connait. La Sorcière. Ah, la petite menteuse. Je souris, inutile de me cacher cette fois. « J’annonce la Sorcière ». Elle rigole franchement et hoche la tête. Je répète la procédure, tombe sur l’Adjoint, auréolé de rouge, et repose les deux.

Elle reprend une des deux cartes qu’elle a reposées au dernier tour. « Hein, quoi, pourquoi ? » m’interroge-je en précipitation. Elle la repose et m’annonce le Shérif. Enfer et damnation ! Cette carte rouge est l’une des deux conditions de victoire…

« Soit » lui accordé-je. Inutile de la contredire, elle a encore son joker. Il faut juste espérer qu’elle se plante.

« Parfait ! Voici le premier Compagnon » déclare-t-elle en retournant la première carte que j’ai regardée. « Voici le deuxième Compagnon-qui-n-était-pas-la-Sorcière, et voici Robin-Wood-qui-n-était-pas-un-moine. Les trois vertes ! »

Sacrebleu ! Je maugrée, elle a réussi à me mentir deux fois sans que je m’en aperçoive.

Je lève les yeux, elle me toise, goguenarde.

« Ça fait combien ça ? 72 à 22 ? Tu veux en refaire une ? Celui qui perd commence, je t’en prie »

 

 

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